Offrir des fleurs à un collègue ou à un supérieur en Suisse

Un bouquet au bureau n'est pas un bouquet comme un autre. Il est vu par tout le service, il arrive dans un lieu où les relations sont hiérarchiques, et il tombe parfois sous des règles écrites que ni celui qui offre ni celui qui reçoit n'ont en tête. En Suisse romande, ces règles ne sont pas les mêmes selon l'employeur de la personne qui reçoit : à Genève, un membre du personnel de l'Etat ne peut accepter un cadeau de tiers que s'il reste en principe sous 100 francs, alors que la limite vaudoise est de l'ordre de 300 francs par situation et la limite fédérale de 200 francs.

Cette page traite les deux questions qui se posent réellement : ce que la personne a le droit d'accepter, et ce que le geste va dire d'elle et de vous dans un contexte professionnel.

Ce que le destinataire a le droit d'accepter

La règle change selon trois situations : la personne travaille pour une administration ou un établissement public, elle exerce une profession de santé qui prescrit ou remet des médicaments, ou elle travaille dans le secteur privé.

Le personnel de la fonction publique

Chaque canton romand a sa propre disposition, et surtout son propre montant. Le tableau reprend les textes en vigueur, avec la base exacte.

EmployeurLimite de l'avantage acceptableBase
Confédération200 francs de valeur marchande pour un don en nature, conforme aux usages sociauxOPers art. 93 al. 1
Vaud, administration cantonale, CHUV et Ordre judiciaireValeur marchande de l'ordre de 300 francs par situationDirective LPers 50.02, ch. 6.1
Genève, administration cantonaleEn principe 100 francs, et les dons doivent rester occasionnelsRPAC art. 25, précisé par la fiche MIOPE 01.07.06
Valais, personnel de l'Etat200 francs de valeur marchande totale, cadeau de courtoisieOcPers art. 29a al. 1
Neuchâtel, titulaires de fonctions publiquesInterdiction visant les dons susceptibles de compromettre l'indépendance, sans montant chiffré dans la loiLSt art. 24
Fribourg, personnel de l'EtatInterdiction des avantages en relation avec l'activité, sans montant chiffré dans la loiLPers art. 66
Jura, personnel de l'EtatLes avantages de faible importance conformes aux usages sociaux ne sont pas des dons, sans montant chiffréOPer art. 40

Trois conséquences pratiques sortent de ce tableau.

La première est qu'un même bouquet peut être parfaitement acceptable pour un collègue vaudois et poser problème pour un collègue genevois. L'écart entre les deux plafonds chiffrés est d'un facteur trois. Un bouquet d'exception à 150 francs passe sans discussion sous la limite vaudoise et dépasse le repère genevois.

La deuxième est que le montant n'est jamais la seule condition. Les textes posent tous un second critère, indépendant du prix : l'avantage ne doit ni restreindre l'indépendance de la personne, ni faire naître une apparence de partialité. La fiche genevoise le formule dans les termes les plus directs, en écrivant que les membres du personnel ne doivent pas se trouver dans une situation où ils se sentiraient obligés de retourner l'ascenseur. La directive vaudoise réserve en outre les situations où l'acceptation d'un avantage est inhérente aux obligations de la fonction, par exemple protocolaires.

La troisième est que le cas du fournisseur est traité séparément et beaucoup plus sévèrement. L'ordonnance fédérale sur le personnel interdit aux employés qui participent à un processus d'achat ou de décision d'accepter même un avantage de faible importance, dès lors qu'il vient d'un soumissionnaire effectif ou potentiel ou qu'un lien avec la décision ne peut pas être exclu. La directive vaudoise et la fiche genevoise prévoient la même réserve. Si vous êtes prestataire d'un service public et que vous pensez remercier votre interlocutrice avec des fleurs pendant qu'un appel d'offres est ouvert, la réponse est non, quel que soit le prix du bouquet.

L'argent liquide et les bons en espèces sont exclus partout, sans seuil. La directive vaudoise l'écrit sans nuance : il est interdit d'accepter des dons en espèces, quel que soit leur montant et quelles que soient les circonstances. Un bouquet accompagné d'une enveloppe transforme donc un geste anodin en problème.

Cette question ne concerne pas une poignée de personnes. En 2024, l'administration publique, la défense et la sécurité sociale obligatoire emploient 56 854 personnes dans les six cantons romands, sur 1 431 424 emplois au total, soit 4,0 % de l'emploi romand, selon la statistique structurelle des entreprises de l'Office fédéral de la statistique. Il faut y ajouter l'enseignement public et une partie du secteur de la santé, qui relèvent souvent des mêmes règlements cantonaux du personnel.

Les professionnels de santé

Un cas particulier existe, et il fixe le seul montant vraiment fédéral et vraiment chiffré qui s'applique en dehors de la fonction publique. La loi sur les produits thérapeutiques interdit aux personnes qui prescrivent, remettent, utilisent ou achètent des médicaments soumis à ordonnance d'accepter un avantage indu. L'ordonnance sur l'intégrité et la transparence dans le domaine des produits thérapeutiques précise la notion d'avantage de valeur modeste : 300 francs au total par professionnel et par année, et l'avantage doit avoir un rapport avec la pratique de la médecine ou de la pharmacie.

Ce deuxième critère fait toute la différence. Le plafond de 300 francs n'autorise pas n'importe quel cadeau à hauteur de 300 francs : il ne couvre que ce qui est directement lié à l'activité du professionnel ou bénéficie directement à ses patients. Un bouquet décoratif remercie une personne, il ne sert pas la pratique médicale. Une entreprise du domaine thérapeutique qui envoie des fleurs à un médecin ou à un pharmacien ne se trouve donc pas dans l'exception, même pour un petit montant.

Cette règle vise les entreprises et les relations commerciales. Elle ne concerne pas un patient qui remercie l'équipe qui l'a soigné, ni un collègue qui offre des fleurs à un autre collègue. Les établissements ont en revanche leurs propres consignes internes, et une remise à l'ensemble de l'équipe plutôt qu'à une personne nommée est presque toujours mieux reçue.

Le secteur privé

Dans une entreprise privée, aucune loi ne fixe de plafond en francs. Deux règles encadrent quand même le geste.

Le code pénal réprime depuis 2016 la corruption privée. Ses articles 322octies et 322novies punissent le fait d'offrir comme le fait d'accepter un avantage indu en faveur d'un employé, d'un associé ou d'un auxiliaire d'autrui, pour un acte contraire à ses devoirs ou dépendant de son pouvoir d'appréciation. L'article 322decies exclut de la notion d'avantage indu les avantages autorisés par le règlement de service ou convenus par contrat, ainsi que les avantages de faible importance conformes aux usages sociaux. Un bouquet entre collègues n'a évidemment rien à voir avec cette infraction. Un bouquet envoyé par un fournisseur à l'acheteuse qui décide de son contrat se rapproche d'un terrain où la question se pose vraiment.

Le code des obligations ajoute une règle discrète et souvent ignorée. Son article 321b oblige le travailleur à rendre compte à l'employeur de tout ce qu'il reçoit pour lui dans l'exercice de son activité contractuelle et à le lui remettre immédiatement. Un cadeau reçu à titre personnel n'entre pas dans cette obligation, mais un envoi adressé au service ou à la fonction plutôt qu'à la personne appartient bien à l'entreprise.

Beaucoup de sociétés romandes ont leur propre code de conduite avec un seuil interne. Il n'existe pas de registre public de ces seuils, et la question au service des ressources humaines est plus rapide qu'une estimation.

Qui offre à qui, et ce que cela change

Le droit fixe la limite haute. Les usages fixent ce qui est bien reçu, et ils ne sont pas symétriques.

D'un collègue à un collègue de même niveau. C'est la configuration la plus simple. Le geste n'engage pas de rapport de pouvoir, la seule difficulté est d'éviter les codes amoureux quand la relation est purement professionnelle : un bouquet de roses rouges remis devant le service raconte autre chose qu'un merci. Les compositions mélangées, les fleurs de saison et les tons clairs ne prêtent pas à interprétation.

D'une équipe à son supérieur. Un bouquet collectif est le format le moins ambigu, parce qu'il ne crée pas de relation individuelle avec la hiérarchie. Il vaut la peine de nommer explicitement l'équipe sur la carte plutôt que de laisser une signature isolée. Si la personne travaille dans une administration, ce cadeau n'est pas un don de tiers : il vient de l'intérieur, et les règles du tableau ci-dessus, qui visent les avantages octroyés par des tiers en raison de la fonction, ne s'y appliquent pas de la même manière. En cas de doute sur un montant élevé, le service des ressources humaines tranche.

D'un supérieur à un collaborateur. Ici le montant compte plus qu'ailleurs, mais pas dans le sens qu'on croit. Un bouquet généreux offert par un cadre à une seule personne de son équipe, sans occasion visible par les autres, crée une différence de traitement qui se remarque. Un geste modeste et lisible passe mieux qu'un geste coûteux et isolé. Quand l'entreprise paie, la limite fiscale suisse est un repère commode : les cadeaux usuels restent hors déclaration jusqu'à 600 francs par année civile et par personne, selon le guide d'établissement du certificat de salaire valable dès le 1er janvier 2026, et les directives sur le salaire déterminant retiennent le même plafond sur la base du prix de revient pour l'employeur.

D'un client ou d'un fournisseur à un partenaire. C'est le cas le plus exposé, et le seul où la question juridique se pose avant la question du goût. Vérifiez dans quel cadre travaille la personne avant de commander : administration, établissement public, profession de santé, ou entreprise privée avec un code de conduite. Si un processus d'achat, une adjudication ou une décision est en cours, le geste attend.

Adresser le bouquet au bureau sans le rater

Une livraison professionnelle se joue sur des détails qui n'ont rien à voir avec les fleurs.

  • La réception a des horaires plus étroits que l'entreprise. Une livraison prévue en fin d'après-midi un vendredi arrive souvent après le départ de la personne, et le bouquet passe le week-end dans un hall.
  • L'adresse doit contenir le nom de l'entreprise, l'étage et le service. Une adresse privée complétée du seul nom de famille suffit rarement dans un immeuble de bureaux.
  • Le télétravail change tout. Deux à trois jours par semaine hors du bureau sont devenus courants, et personne au service ne sait toujours qui est présent quel jour. Un message discret avant la commande vaut mieux qu'une surprise ratée.
  • Le format doit tenir sur un bureau. Une composition haute ou large devient encombrante dans un espace partagé et finit souvent en salle de pause.
  • Le vase n'existe pas toujours sur place. Une composition déjà en contenant ou une plante en pot évite la recherche improvisée d'un récipient.
  • L'allergie et le parfum comptent en espace fermé. Le lis parfume fortement un bureau partagé et son pollen tache les vêtements. Une variété sans étamines ou un bouquet peu odorant est plus sûr dans un open space.

Sur le prix, le seul repère vérifiable du marché suisse est le plancher publié par les réseaux : Fleurop indique un prix minimum de 35 francs pour un bouquet livré en Suisse et au Liechtenstein, hors frais. Ce n'est pas une recommandation de montant, seulement le bas de la fourchette au-dessous duquel une commande n'est pas prise. Pour situer un montant en fonction de l'occasion et de la relation, le guide sur combien dépenser pour des fleurs en Suisse part des dépenses réelles des ménages plutôt que d'un barème inventé.

Le mot qui accompagne, en contexte professionnel

La carte est lue par la personne, parfois par ses collègues, et elle reste souvent sur le bureau plusieurs jours. Trois principes suffisent.

Nommer le motif précis plutôt que le sentiment. « Merci pour le coup de main sur le dossier de mars » dit quelque chose. « Avec toute mon affection » dit autre chose que ce que vous vouliez dire.

Signer clairement, au nom de l'équipe ou du service quand le geste est collectif. Une signature ambiguë transforme un remerciement en devinette.

Éviter l'humour interne quand le bouquet arrive à la réception : la carte est manipulée par des personnes qui n'ont pas le contexte. Le guide sur le message à écrire sur une carte de fleurs détaille les formulations selon l'occasion.

Quand les fleurs ne sont pas le bon geste

Dans quelques situations, le bouquet crée plus d'embarras qu'il n'en résout.

Pendant une procédure en cours, quelle qu'elle soit : appel d'offres, évaluation, litige, entretien disciplinaire. Le geste sera relu à travers la procédure.

Quand le destinataire relève d'un employeur dont vous ne connaissez pas les règles et que le montant envisagé est élevé. Un bouquet refusé ou annoncé à la hiérarchie place la personne dans une position inconfortable, ce qui est exactement l'inverse du but.

Pour un départ contraint ou une nouvelle difficile. Les fleurs signalent une célébration, et elles sonnent faux quand la situation n'en est pas une. Le guide sur les fleurs pour un départ à la retraite traite le cas des départs qui arrivent plus tôt que l'âge de référence, fréquents dans certaines branches.

Questions fréquentes

Un fonctionnaire cantonal peut-il accepter un bouquet d'un usager qu'il a aidé ? Cela dépend du canton et du montant. Un bouquet modeste conforme aux usages sociaux reste en principe admissible, mais les textes ajoutent partout une condition d'indépendance : si le geste peut faire naître une apparence de partialité, il est refusé indépendamment du prix. La fiche genevoise précise en outre que les dons doivent rester occasionnels et que tout don refusé est annoncé à la hiérarchie.

Faut-il offrir aussi aux autres membres de l'équipe ? Non, mais le geste doit être compréhensible. Si vous remerciez une personne pour un travail précis, le motif écrit sur la carte suffit à expliquer pourquoi elle et pas les autres.

Un bouquet payé par l'entreprise doit-il apparaître quelque part ? Pas tant qu'il reste un cadeau usuel sous 600 francs par année civile et par bénéficiaire. Au-delà, c'est la valeur totale qui se déclare au chiffre 2.3 du certificat de salaire, pas seulement le dépassement, et la même logique vaut pour les cotisations AVS. Les cadeaux pour ancienneté de service suivent un autre régime.

Et si la personne travaille à la fois pour un service public et dans le privé ? C'est le rapport de travail dans lequel le geste prend sens qui compte. Des fleurs adressées à la fonction publique de la personne relèvent du règlement du personnel de son employeur, même si elles sont remises ailleurs.

Sources consultées